Un beau voyage gratuit

Ce monde pressé, huilé, horlogé, nous ne le connaissions pas souvent à l’armée. J’ai entendu de « belles formules »: « ne pas faire aujourd’hui ce qu’un autre peut faire pour vous demain ! » (mais oubliez cette formule, svp !), « attendre le contre ordre avant d’exécuter l’ordre », « se hâter très lentement »…
Ça y est, nous sommes arrivés sur les quais du port d’Alger après un très long voyage. D’abord en train de Toul à Marseille, puis sur un vieux rafiot, le  » Sidi Ferruch », remis à flots malgré sa mise à la retraite, pour transporter les nombreux contingents d’appelés ou de rappelés de l’armée afin d’effectuer des « opérations de maintien de l’ordre. »
Ce que je retiendrai de ce voyage de 28 heures… c’est que c’est long !!!

La cale est surchargée de lits pliables en toile qui « naviguent » au moindre roulis. Les WC, qui n’étaient pas prévus pour une aussi grande foule, sont bouchés et débordent en embaumant l’espace d’une odeur de vomis. Ça y est, départ pour la grande bleue… l’aventure ! D’où certains parmi nous, ne rentrerons que dans un cercueil, tombés dans une embuscade ou victimes d’un accident…
Tiens, nous voilà aux Baléares, ça doit être beau là-bas. Sorti m’aérer sur le pont, je suis rejoint par un camarade qui a déjà effectué le voyage. En connaisseur, il me montre de grands cétacés : « – Tu vois là, ce sont des marsouins, proches des dauphins. Ils suivent les bateaux pour se nourrir des déchets rejetés à la mer.

Le soir tombe. Je décide de dormir sur le pont et y monte mon lit, bientôt imité par beaucoup d’autres. Avant de dormir, je sors mon nouveau testament de poche. « Tu vas peut-être au-devant de dangers, munis-toi de la parole, lis-la chaque jour !!! »
Je décide de lire un chapitre par jour. Ce soir c’est l’évangile de Matthieu chapitre un. Des généalogies sans fin, des noms un peu barbares, inconnus… Parfois j’ai des difficultés à les prononcer… Ce n’est pas terrible comme commencement, il faudra penser à persévérer !

Et enfin, comme je l’ai dit plus haut, nous voici sur les quais du port d’Alger.
Troupes alanguies, désœuvrées, encombrées de bagages personnels et militaires, le fameux « paquetage ».
Sous un soleil de plomb, il faut attendre l’appel de son nom afin de connaître son affectation. Alors on cherche l’ombre, on patiente… C’est au « un par un » et nous sommes des centaines ! Quelle belle leçon de patience. Pas de stress, ça viendra plus tard avec le confinement, la promiscuité et l’insécurité permanente que nous rappellent les très fréquents mitraillages nocturnes.
Dans cette attente, des nuées d’enfants arrivent. Certains pour recevoir une friandise, d’autres pour vendre tout ce qu’ils peuvent : cigarettes, boisson, et même des images pornographiques… Mon père nous relatait déja ces détails, lorsqu’il a été incorporé au Maroc en 1929 lors de la « guerre du rif ». La moralité du monde n’a pas évolué !

Un gamin vient vers moi, me regarde attentivement et me dit : « – Je sais que tu n’es pas Arabe, tu n’as pas les yeux noirs ! » J’ai bien fait d’effectuer ce long voyage pour l’apprendre !
Après plusieurs heures d’attente, le tri effectué et les groupes constitués, nous partons effectuer la centaine de kilomètres en 4 heures à cause du déminage des voies. Le soleil est de plomb, il fait soif dans ce train sans climatisation. À chaque gare, des bambins proposent de la boisson en criant « gazouze », un soda plus ou moins frais mais tout de même bien apprécié. On n’est pas regardant quand on a soif !!!

Plus tard, je me suis fait un copain : Achour, 12 ans environ, Yaouled de profession c’est-à-dire cireur de chaussures. Après le culte du dimanche, le pasteur nous prenait pour une ballade d’une heure, avant de nous inviter à consommer le délicieux couscous roulé à la main par d’expertes mains kabyles. C’est là que j’ai fait la connaissance d Achour.
« – J ‘chti cire », me disait-il ? Je le laissais faire, avec sa boîte où il fallait poser le pied, sa brosse et sa boîte de cirage, et je lui donnais 20 centimes en lui ébouriffant les cheveux, navré de lui donner si peu mais nous ne gagnions que 3,16 francs par quinzaine. Comment ai-je retenu la somme ? A cause de la blague du sergent major qu’il nous répétait tous les quinze jours : » -Hé les gars, réjouissez-vous, je viens vous apporter 3 françaises ».
Parfois, navré, je n’avais pas un kopek à offrir à Achour. Alors avec un grand sourire, il me disait « Ca fait rien, aujourd’hui, j ‘ti cire gratouit ! ».

Ah les enfants ! Combien ils sont aimés du Seigneur : « Laissez les enfants venir à Moi, le Royaume des Cieux est pour ceux qui leur ressemble » (Luc 18 v 16). Il nous invite à devenir comme des petits enfants (Matthieu 18 v 3), il a révélé des choses merveilleuses aux enfants (Matthieu 11 v 25).
Oh, ayons la simplicité de cœur d’un enfant qui croit simplement, sans douter.

-André