Amasser…

Lors des repas de famille de certaines maisons aisées, vous vous apercevrez qu’il y a toujours une assiette de plus. Si vous en demandez la raison, on vous répondra que c’est « l’assiette du pauvre ».
Chez mes parents il y avait aussi cette assiette mais elle accompagnait un pauvre.

Au repas de famille, il y avait Gustave, un veuf, né avec un bec de lièvre. Il était maraicher, marié à Suzanne disparue trop tôt. Au début de leur mariage, mes parents habitaient en face de son jardin maraicher où tout était impeccablement aligné et sans mauvaises herbes. N’ayant jamais eu d’enfants, c’est bien volontiers qu’il m’accueillait. Tout petit, je m’entends encore lui demander : « Tatave, me donne un n’omate ? », tomate qu’il m’offrait de bon cœur avec quelques reines-claudes, un bien utile complément aux maigres repas de ce temps de guerre.

Il y avait aussi M. Masson, dont je n’ai jamais connu le prénom. Ah, un original cet homme !
Il avait une jambe de bois, ayant perdu la vraie à la guerre si mes souvenirs sont exacts. Il avait une bicyclette archaïque dont le pédalier, bloqué d’un côté, lui permettait de pédaler avec son unique jambe. La lanterne de son vélo n’était pas alimentée par une dynamo mais par une bougie si bien qu’il ne pouvait rouler le soir qu’avec une boite d’allumettes !
Nous étions heureux d’avoir à notre table ces esseulés qui jamais ne nous rendraient la pareille et très tôt j’ai compris les enseignements de Jésus dans Luc 14 :12-14 :
Lorsque tu donnes à diner ou à souper, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni tes voisins riches, de peur qu’ils ne t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille. Mais, lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles et tu seras heureux de ce qu’ils ne peuvent pas te rendre la pareille; car elle te sera rendue à la résurrection des justes.

M. Masson qui était cordonnier, avait beaucoup souffert de la pénurie de cuir pendant la guerre et dans la crainte d’une nouvelle confrontation, il nous disait : – Cette fois-ci « ils » ne m’auront plus, j’aurai des réserves.
Pour se faire, il arpentait régulièrement les dépotoirs à la recherche de vieilles chaussures, sandalettes usagées et autres rognures de ces nobles peaux.
Ma maman m’envoya un jour chez lui pour faire réparer une chaussure abimée. Il habitait le 2ème étage d’une maison au couloir sombre. Quand j’entrai, je fus stupéfait par la vision qui s’offrit à moi : il avait établi son lieu de travail au fond de la pièce, près de la fenêtre. Pour l’atteindre, il y avait un passage étroit… entouré des deux côtés d’une montagne de vieilles pièces de cuir de toutes sortes et de toutes les couleurs jusqu’au plafond ! Vision impressionnante, saisissante et ô combien inoubliable !

Avec autant de réserves, il aurait en effet été armé pour résister à une prochaine guerre mais il mourut relativement jeune encore. Déclaré économiquement pauvre, on s’apprêta à l’enterrer avec les indigents non sans s’être au préalable débarrassé de tous les « trésors » trouvés dans ses poches : des vieux mouchoirs, de la ficelle, une tabatière rouillée, etc.
La religieuse – il y en avait encore à l’époque dans les hôpitaux – décida cependant d’ouvrir cette vieille tabatière (on ne sait jamais avec la lubie des « vieux »). Bien lui en prit car elle découvrit une somme énorme pour l’époque, environ l’équivalent d’un an de salaire de mon papa !
Nous apprîmes aussi avec étonnement qu’il avait un frère dans un village proche, à une quinzaine de kilomètres de chez nous et où mon père avait aussi un copain de captivité. Sans le savoir, nous l’avions côtoyé lors des moissons et vendanges mais il les deux frères ne se fréquentaient pas. Après le décès, ce frère loua une benne puis demanda à la voisine la permission de passer par chez elle pour « balancer » les mètres cube de vieux cuir. Retour à l’envoyeur : tout est reparti aux ordures !

J’étais alors ado mais j’ai pensé : triste vie, je ne veux pas de cette vie craintive qui amasse… pour rien. J’ai compris la maxime suisse : « Les chemises des morts n’ont pas de poches. ». On laisse tout, on n’emmène rien.

Recommande aux riches de ne pas être orgueilleux et de ne pas mettre leur espérance dans des richesses incertaines mais de la mettre en Dieu qui nous donne avec abondance toutes choses pour que nous en jouissions.
1 Timothée 6 :17

 

-André

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