Surprises du confinement…

Josué 24 v.17 : « C’est lui […] qui nous a gardés pendant toute la route que nous avons suivie. »
Je suis très conscient, qu’à travers les circonstances de ma vie, j’ai été gardé. Gardé du découragement.

Je suis à Dellys en Kabylie, en mars 1962, pour un stage de sous-officier. Nous sommes environs 50 dans une vaste salle avec des lits à deux étages et une grande table. La promiscuité ne me gênerait pas outre mesure, s’il n’y avait la radio. Des dizaines de jeunes recrues ont un poste radio branché sur des fréquences différentes et lorsque vous rentrez dans le « dortoir », vos oreilles sont agressées par un brouhaha assourdissant.

Le Créateur nous a cependant doté d’une grande capacité d’adaptation. N’ayant plus l’occasion – comme à Tizi – d’avoir de contacts avec des chrétiens (études bibliques à l’aumônerie, cultes à la Mission du pasteur Rolland), j’ai compris que pour survivre spirituellement, je devais me discipliner et lire le plus souvent possible ma Bible.
Mais un détail me « chiffonnait » : Ferrard, le secrétaire de l’aumônerie, avait tenu à ce que j’amène avec moi une trentaine de Nouveaux Testaments. Embarrassé par ce « chargement », je ne savais qu’en faire, n’ayant pas à cette époque la conviction d’une rencontre personnelle avec le Seigneur. Néanmoins, chaque jour, je m’asseyais à notre unique table et sortait ma Bible pour un moment d’intimité (malgré le bruit) avec mon Créateur. Instants indispensables pour rester serein et positif dans ces moments agités et difficiles.

A ma grande surprise, chaque fois que je suis « attablé » avec ma Bible, l’un ou l’autre de mes camarades s’approche et me demande « – Que lis-tu ? ». Je n’ose pas prononcer le mot « bible », aussi je soulève l’ouvrage et leur montre le titre bien visible en lettres d’or. Vient alors la deuxième question : « – C’est intéressant ? ».
Je peux alors sans trop de difficultés répondre :
– Moi je trouve, mais si tu veux t’en faire une opinion par toi-même, je peux t’en offrir une portion !
Je ne me rappelle pas avoir obtenu un seul refus et c’est ainsi que mes 30 nouveaux testaments sont tous partis, simplement sur demande.

C’est bon de voir ce petit peuple confiné s’adonner à la lecture. Il y a Amar qui lit, pendant que je le frictionne, à un endroit inaccessible pour lui, avec de l’inotiol – pommade que nous utilisions déjà pendant la guerre contre les rougeurs et autres bobos. C’est un garçon très attentif à sa lecture, qu’un autre camarade instituteur du nom de Bourgogne, charrie en lui disant :
– Mais ça, ce n’est pas de la lecture pour toi, c’est de la lecture colonialiste !
J’aime la réponse d’Amar : – Ce n’est pas de la lecture colonialiste, mais la Parole de Dieu, et ça me plait, clouant le bec à ce camarade contestataire.

Il y a aussi ce camarade sympathique dont la terrible mésaventure le hante et lui occasionne des cauchemars. Etant dans les parachutistes, sa section l’a descendu avec une corde afin d’explorer une grotte. Une fois en bas, il s’est retrouvé nez à nez avec un rebelle armé.
– C’est moi qui ai tiré le premier… J’ai ensuite vidé sur lui tout le chargeur de mon pistolet mitrailleur. Puis comme pris d’une crise de nerfs, j’ai vidé mes quatre autres chargeurs sur le cadavre. Te rends-tu compte ? J’ai tué un homme de mon âge que je ne connaissais pas et qui ne m’avait rien fait
Et avec un soupir, il rajoute : – C’était lui, ou c’était moi…
A de très nombreuses reprises, j’ai surpris ce jeune en train de lire le Nouveau Testament. Et je l’ai vu, chose inouïe, le lire pendant qu’il effectuait le parcours du combattant, rampant sous un grillage barbelé de faible hauteur. Quelle tristesse de n’avoir pas pu aider, faute de maturité spirituelle, ce jeune en détresse et en recherche…

Le camarade qui occupe le couchage du haut est un Algérien de la Casbah. Il s’appelle Benesseur. Il me demande souvent de lui écrire des lettres en réponse à des demandes de correspondance parues dans la presse people. Un jour, il me demande d’écrire à une fille française qui avait répondu à son courrier : – Depuis que j’ai reçu votre courrier, je suis fou d’Amour pour vous, je n’en dors plus
Ce à quoi je réponds : – Je ne veux pas écrire ces mensonges, je t’ai entendu ronfler la nuit dernière !
Ma hantise est de passer un dimanche confiné dans cette chambre bruyante, moi qui appréciais tellement la douceur de la chaleur fraternelle si bienfaisante de la mission. Oh Seigneur, aide-moi s’il te plait !

Sa réponse à ma supplication me stupéfie. Elle vient de Benesseur à qui je n’accorde pourtant qu’une confiance limitée à cause de ses excès de langage. A ma surprise, il me dit :
– Sur Radio Alger, il y a un culte protestant à 9h. Veux-tu que je te prête mon poste radio ?
A mon regard étonné et ravi, il ajoute : – D’ailleurs chaque dimanche, je te le prêterai !
Il a tenu promesse les dix semaines de ce stage.

L’Eternel m’a assuré le repos plein de surprises (version synodale)
1 Rois 5 v.4
Celui à qui on pardonne peu aime peu.
Luc 7 v.47
Car tu oublieras ta peine, tu t’en souviendras comme des eaux qui se sont écoulées.
Job 11 v.16
-André

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