Madame Richalet

Nous sommes en 1974, je pense. Les missions sous tente existent déjà depuis vingt ans peut-être. Au centre de la tente, il y a un grand poteau en bois au centre, qui la soutient. Un jour, par grand vent, ce poteau se cassera et Mr Naudin le voisin de notre salle qui est menuisier, en refera un beau tout neuf.

Cela n’affectera pas notre moral car nous venions d’apprendre un petit chœur: « Louez le Seigneur, même quand le ciel est gris. Louez le Seigneur, le désespoir s’enfuit, car Dieu notre Père exauce nos prières. Sa présence est certaine. Sa promesse n’est pas vaine. Louez le Seigneur ! »

L’atmosphère est bon enfant mais nous manquons d’expérience car nous n’osons pas ouvrir la Bible de peur de faire de faire « envoler notre auditoire comme des moineaux. » (citation de Frère Kennel). Mais petit à petit, nous avons redécouvert les principes de l’Évangile. Romains 1 v 10 : je n’ai point honte de l’Évangile, c’est la Puissance de Dieu pour le Salut de quiconque croit. 1 Corinthiens 1 v 18 : car la prédication de la Croix est une folie pour ceux qui périssent, mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une Puissance de Dieu.

Apprentis n’est pas maître. Nous avions besoin de l’apprendre et Dieu n’a pas manqué de le faire.

Le soir, aux réunions, ce n’était pas la foule mais néanmoins il y avait toujours quelques nouveaux parfois (hé oui, déjà à l’époque). Un peu moqueurs, mais pas méchants. J’exerçais mon « talent de conteur » en partageant histoires et anecdotes et nous priions pour les malades.

L’un de ces nouveaux, Roger, impressionnant pour un jeune ado encore mineur, vient souvent nous visiter. Il me demande :
– Cette tente, lorsque vous la démonterez, vous la replanterez où ?
– Dès Lundi, nous la planterons à Frantes à une vingtaine de km d’ici.

Il m’apprend alors qu’il fait partie de l’Assistance publique, qu’il loge chez une nourrice et qu’il aimerait tellement venir avec nous. Je voudrais visiter sa mère nourrice. Je me ferais plaisir d’emmener avec moi ce grand gaillard attachant et désœuvré. Le temps me manque, il faut démonter la tente, préparer la réunion du soir, les deux du dimanche, préparer mes valises…

– Demande à ta mère nourricière ce que je dois faire.
Il me dit : – Elle est d’accord, mais il faut l’autorisation de l’Administration de l’Association de l’Enfance, Assistance Publique d’ailleurs. Le responsable qui me suit m’a donné rendez-vous demain à 16 heures. Je vous accompagnerai. Il désire faire votre connaissance.
A l’heure H du jour J, nous rencontrons cet homme très sympathique et très compréhensif.
– Je suis heureux de vous confier Roger.

Et moi, je suis heureux que me soit confié Roger3. La vie est belle… Rendez-vous donné le lundi matin.
Dimanche soir, on sonne à ma porte et je me retrouve nez à nez avec une dame assez âgée qui m’apostrophe avec virulence :
– C’est vous le voleur d’enfants !
Je suis sidéré.
– Vous mériteriez que je vous arrache les yeux, me dit-elle en s’approchant menaçante…

Je ne comprends rien à cette colère agressive. Elle m’apprend que l’Inspecteur de l’Enfance lui a téléphoné en lui disant qu’il m’avait donné l’autorisation d’emmener Roger huit jours à Frantes. Elle n’avait pas été prévenue, alors dans son affolement, elle s’est rendue dimanche soir au village où bien sûr elle n’a pas trouvé la tente qui ne devait être montée que le lendemain. Quel naïf j’ai été ! Je ne le referai plus, promis.
– Je vous interdis d’emmener Roger demain avec vous ! »

Je l’ai apaisée comme j’ai pu, elle a semblé comprendre mes excuses… Ouf ! Mes oreilles et mes yeux ont eu chaud !

Des semaines, des mois passent, un ou deux ans même.
Un jeune couple qui s’est formé suite à une mission sous tente me demande le mariage.
– Je suis de l’Assistance Publique, me dit la jeune épouse, il y aura peu de monde de mon côté.
Le mariage s’annonce de façon très simple et sympathique. Mais alors que la cérémonie allait commencer… Cette dame qui vient, n’est-elle-pas la « mère nourrice » de Roger ? Pourvu qu’elle ne fasse pas de scandale ! Hé non, après le culte de mariage, elle vient poliment me trouver et me demande :
– Une personne qui n’est pas de cette assemblée peut-elle assister à vos réunions ?
Et elle est venue avec son mari, sa fille, son petit-fils. Ce couple déjà âgé est demeuré fidèle au Seigneur jusqu’à leur décès. Et j’ai jusqu’à ce jour conservé mes deux yeux !

 

– André