Souvenir d’enfance

Le Confinement se veut peut-être utile ; il nous permet de faire le point, de nous souvenir…

Curieusement, je pensais aux instituteurs qui ont bercé ma petite enfance jusqu’à ma préadolescence, puisque je suis allé à l’école primaire jusqu’au certificat d’études.

J’ai le souvenir de cette gentille maîtresse de l’école maternelle du Faubourg de Nancy (« le faubourg » comme on disait alors … actuellement : Avenue du Général de Gaulle). Un camarade était absent en cette période de guerre et de fréquents bombardements, la solidarité était plus grande. On s’inquiétait de l’autre. La maîtresse apprit qu’il était malade. Aussitôt elle demanda que tous ceux qui le pouvaient puissent lui faire un cadeau. Une barre de chocolat, un biscuit (en ces temps de restriction avec tickets, c’était un énorme cadeau de sacrifice d’amour !) ou un dessin, ou un collier avec des marrons…La classe s’est appliquée pour l’absent et il y eut une tombola pour savoir qui accompagnerait la maîtresse et le sort le désigna.

Alors, après l’école, il fallait y aller d’un bon pas car il y’avait le couvre-feu et le garçon habitait assez loin de l’école… et il fallait compter le retour, selon la formule « le roi ne fut pas mon cousin ». Tant j’étais fier d’être seul avec ma jolie maîtresse, main dans la main, avec la joie de porter ce que de nos jours nous penserions être de piètres cadeaux, mais qui avaient de la valeur de la pite de la veuve. Bien sûr, c’est à moi que revint l’honneur d’offrir et d’étaler tous ces petits gestes d’attention et d’amour sur la couverture de notre malade alité. Qui était le plus heureux ? Lui avec ses yeux émerveillés, embués d’émotion et de joie, ou moi, l’heureux bénéficiaire de ses sourires émus et reconnaissants ? Oui, je l’affirme, comme dit l’écriture : « Il y’a plus de bonheur à donner qu’à recevoir », Actes 20v35. J’étais intarissable le soir à la maison.

-Tu te rends compte maman ! La maîtresse m’a tenu par la main.

Et maman était heureuse de me voir son gamin, les yeux remplis d’étoiles de bonheur ! Il en fallait peu à l’époque.

Mes parents déménagèrent à l’autre bout de la ville pour se rapprocher de l’usine où papa travaillait toute sa vie. C’était le quartier « des wagons ». Impossible d’habiter plus près, puisqu’il avait juste à traverser pour se rendre sur son lieu de travail. D’ailleurs, il quittait notre appartement lorsque la sirène annonçait le début de la reprise du travail. Papa avait calculé qu’entre le début de ce que nous appelions familièrement « le gueulard », et la fin, il y’avait le temps de traverser rapidement la rue et de pointer sa présence. Papa était marié avec Madeleine, pas avec l’usine. Et c’est avec elle et les siens qu’il aimait passer le plus de son temps libre !

Mon école (la grande école désormais) s’appelait « l’école des Vosges, puisqu’elle était située près de l’avenue des Vosges devenue par la suite « Avenue de la libération ». Déménagé en janvier 1946, je pense, j’y avais vu, pas très loin de notre maison, au bout de l’avenue, un canon abandonné sans doute par les Allemands, dans la précipitation du repli occasionné par l’arrivée massive des troupes américaines, qui ont délivré ma ville en septembre 1944. L’école des Vosges fut tout naturellement mon école, avec d’un côté les garçons et de l’autre les filles.

Mon 1er instituteur fut Monsieur RENARD. J’ai le souvenir de lui d’un homme calme et aimant. 75 ans plus tard, je me remémorais ce matin un chant qu’il nous apprit. Il m’avait marqué ce chant, c’était sur le vent : « Il sifflote flote flote hou, hou ! » Ce chant disait entre autres (à moins que ce ne soit l’explication de Monsieur RENARD) : il y a des choses que l’on ne voit pas, mais qui existent. Le vent, tu ne le vois pas, pourtant il existe. N’as-tu pas vu que c’est son souffle invisible qui a éteint sa bougie. Je m’étais dis alors, c’est comme Dieu, on ne le voit pas, mais on peut ressentir sa présence. Ou comme disait cette femme aux réflexions que certains traiteraient de simplistes : « D’après toi, qui fait marcher les petits poussins ? »

Ma maman, venue m’attendre à l’école avec dans les bras mon petit frère né en Janvier 1948 ; mon instituteur lui dit : « Chic, c’est un garçon. Alors, je l’aurai dans ma classe quand il ira à la grande école. » Ces paroles adressées avec un grand et beau sourire, firent une belle et bonne impression sur le cœur de ma mère. Elle me rapporta ses paroles et me dit : « tu as de la chance, tu as un instituteur qui n’est pas un fonctionnaire. Il aime ses élèves et il a à cœur son travail. »