MAI 1945 (2)

J’ai indiqué dans le texte précédent le retour de mon papa en Mai 1945. Ce retour a dû être fort difficile pour lui. Je crois qu’il avait dix-huit ans lorsque sa dernière petite sœur Jeanine est née, et il avait dit un jour à ses parents :
– Quand j’aurai un enfant, je l’élèverai autrement que vous !
Sous-entendu, avec plus de sévérité et de fermeté.

Le premier contact avait été rude, je pense qu’il voulait me « prendre en mains »… J’ai le souvenir d’un petit-déjeuner avec des flocons d’avoine. Beurk ! Ça ne passait pas ! Alors papa de me lancer :
– Puisque tu n’as pas faim, tu les auras à midi !
Mais à midi, réchauffés et sous le regard désolé de maman, je refusai de manger.
– Pas de problème, il les aura ce soir.
Mais le soir… j’étais prêt à mourir plutôt que de céder… Au dessert, il y avait ce soir-là, ô merveille, un flan à la vanille.
– Tu en auras si tu manges les flocons d’avoine »
Ce à quoi, j’ai répondu (tout en regardant mes parents se régaler):
– Tant pis si je n’en ai pas !
– Hum, c’est délicieux ! Dommage que tu n’aies pas faim, faisait mon père.
Et s’adressant à maman :
– Demain matin je veux que tu lui réchauffes ses flocons d’avoine

En ces temps de début de la Libération, tout était encore avec des tickets (et pour certaines denrées, cela a duré encore plusieurs années). J’imagine les trésors d’ingéniosité déployés par maman pour proposer des menus nourrissants et variés aptes à « remplumer » mon papa, son mari enfin retrouvé…

« Ma part » de flan fut déposée dans les escaliers menant au grenier pour qu’il se conserve au mieux, car à l’époque, bien sûr, pas de frigo.

La tirade des flocons d’avoine fut interrompue par l’heureuse visite de tante Henriette, la sœur de papa, et d’André, son mari (vous connaissez maintenant de qui je tiens mon prénom !). André s’était évadé et avait comme beaucoup trouvé refuge en Suisse (notre propriétaire, Mr Lutch s’était réfugié au même endroit) laissant leurs épouses à Lunéville dans l’attente de la déroute du système hitlérien. Heureusement pour nous tous, le Reich fut loin de durer mille ans !!!

Comme je l’ai dit, les parents arrivent et parlent… de la guerre. J’entends encore leurs paroles :
– Te rends-tu compte, on a mangé des topinambours et des rutabagas (aujourd’hui « vieux légumes » recherchés pour leur originalité et leur bon goût) !
Profitant des discussions et des échanges de chacun sur « ses » restrictions et « sa » guerre, je me faufile en douce vers la porte du grenier que j’ouvre en catimini et le plus discrètement possible car les marches grincent. Mes doigts trempent dans le flan qui m’offre sa si jolie couleur jaune et sa succulente saveur… Que c’est bon ! Pas vu, pas pris… mais vu rousti car tout à coup une main virile m’attrape par la peau du cou et m’emporte sans douceur et sans ménagement. Je me retrouve devant tout le monde et subis la honte de voir mon histoire exposée devant mes oncle et tante sous le regard navré de ma maman…

C’est sans doute grâce à ses supplications que le supplice des flocons d’avoine ne m’a plus été imposé. Mais rassurez-vous, ils se sont vengés plus tard : quand mon épouse Simone attendait notre fille aînée, elle a eu des envies de flocons d’avoine, et j’ai dû en manger tous les soirs pendant six mois sans déplaisir ! L’heureuse naissance venue, l’envie a disparu et je ne me rappelle pas en avoir mangé depuis quarante-six ans. Il est vrai que je n’en ai pas réclamé non plus ! Nous ne nous faisons pas la guerre mais nous nous ignorons 😊

Quant aux conflits avec mon papa, j’ai compris très tôt son attachement à mon jeune frère né en 1948. C’est je pense la pédagogie divine qui m’a enseigné ces choses.
Papa avait entendu son premier cri, après l’heureuse attente du miracle d’une vie, après une longue captivité, il avait vu ses premiers pas… Avec moi, il faisait connaissance avec un fils de quatre ans et demi, dont les pédagogues nous disent qu’à cet âge, la moitié de l’éducation est faite. J’avais été élevé avec l’affection d’une mère et d’une grand-mère ignorant la rudesse des paroles, les cris, les menaces, et les coups. Habitué à jouer seul, j’étais plutôt calme, me semble-t-il, et l’autoritarisme sévère de papa me révoltait et me poussait à tenir tête.
En grandissant, j’ai compris que je devais gagner son Amour par mon travail scolaire, mon affection… Jamais je ne serais allé au lit sans l’embrasser et lui souhaiter une bonne nuit, même s’il m’avait auparavant frappé ou humilié devant les copains du quartier, quand j’étais plus âgé. En homme sensible, il a été étonné de mon désir de lui faire plaisir, de l’aimer et nos relations, surtout après ma rencontre avec Christ, ont été de plus en plus chaleureuses pour devenir empreintes de tendresse et enfin d’affection fraternelle. Je ne me sens redevable d’aucun mérite, et suis reconnaissant à mon Créateur de m’avoir enseigné ces choses sans doute par ma maman. Et j’ai compris que c’était aussi l’action de Dieu envers chacun de nous.

Pour nous, nous l’aimons (Dieu) parce qu’il nous a aimés le premier.
1 Jean 4 verset 19.

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